Se protéger ou crever

Par François Ruffin |

Cela n’a rien d’une loi naturelle. C’est au contraire voulu, planifié, organisé : depuis plus de quarante ans, les droits des salariés sont savamment, patiemment détricotés, rognés, attaqués, l’industrie lacérée, la planète piétinée. Tout ça avec la complicité de nos dirigeants, sous couvert de « compétitivité » et de « concurrence ».
On a, à nouveau, constaté des dégâts, de Béthune à Saint-Florent-sur-Cher. Et réaffirmé nos solutions.

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« Mes chers compatriotes, il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d’autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle. Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens. Je les assumerai. »
Emmanuel Macron, jeudi 13 mars 2020.

 Lundi 21 septembre, Béthune (Pas de Calais).

« L’an dernier, ils ont voulu qu’on signe un APC, un ‘‘Accord de Performance Collective’’. Il fallait que les salariés fassent des sacrifices, qu’on donne quatorze jours gratuits. On leur a demandé :
‘‘En échange, vous garantissez l’emploi ?
— Non.
— Vous ferez des investissements sur le site ?
— Non.
— Vous vous engagez à ne pas remonter de
dividendes ?
— Non.
— Vous baissez les salaires des dirigeants ?
— Non.’’
Il n’y avait aucune contrepartie, rien. Et la ministre vient dire, aujourd’hui : ‘‘Ils ont refusé de signer l’Accord !’’ »
On est dans le petit local syndical, à l’entrée de l’usine Bridgestone, à Béthune. Des vitres en PVC, des bureaux marron foncé, une affiche de la CGT. Le décor est connu, le scénario aussi, rencontré cent fois déjà, dans le lave linge, le sèche linge, le papier peint, le canapé, la robinetterie, le velours, chez Whirlpool, Goodyear, Continental, Parisot Sièges de France, Honeywell, Abélia, Magneti Marelli, Cosserat, pour des fuites vers la Slovaquie, la Roumanie, le Maroc, Madagascar, l’Inde ou la Chine...
« Regarde, c’est dans leurs tableaux. Ils prévoient d’ouvrir des sites en Birmanie, en Estonie, en Biélorussie… Ils nous ont déjà enlevé quinze machines.
— Depuis des années, ils investissent dix fois plus en Pologne que chez nous… avec l’argent de l’Union européenne, 24 millions ! Nos productions partent là-bas, et l’Europe subventionne une délocalisation !
— La part des pneus produits en Chine est passée de 6 % à 25 %. La France est maintenant importatrice à 151 %.
— Quand ils ont ouvert un site au Vietnam, ils nous avaient promis que c’était pour leur marché, là-bas. A Noël, ils nous ont donné des bons d’achat, je vais au magasin, je regarde les pneus :
‘‘Made in Vietnam’’. »
Je suis lassé. Vous aussi, lecteurs, je le devine.
Les ouvriers encore davantage, résignés d’avance.
« Ils pratiquent l’évasion fiscale, aussi. Tous nos bénéfices remontent à Bruxelles, ça nous a mis dans le rouge… »
Déjà vu et revu.
« La fermeture, le directeur ne l’a pas annoncée aux gars, directement. Il a diffusé un petit film dans les salles de pause. Sur Facebook, un salarié a réagi : ‘‘Tu t’es fait virer par vidéo, et on te propose une écoute par téléphone. Le facteur humain a complètement disparu.’’ » C’est plus original, déjà, ça.
Mais il y a pire, ou mieux.
Un détail, que la presse n’a qu’à peine relevé : le lundi 21 septembre, deux membres du gouvernement français, Elisabeth Borne, ministre du Travail, et Agnès Pannier Runacher, secrétaire d’état à l’Industrie, se rendaient sur place, à Béthune, avec le président de Région, Xavier Bertrand, pour rencontrer syndicats et dirigeants du groupe. Mais les dirigeants, justement, ne faisaient pas le déplacement ! Ils siègent à Bruxelles, à 141 kilomètres de Béthune (j’ai regardé sur Mappy), 1h44 de route, mais ce temps là, précieux, ils ne le perdraient pas. Cette réunion, cette formalité, ils la suivaient par Zoom, en distanciel. Les ministres, elles aussi, étaient congédiées par vidéo !
Et c’est passé.
C’est passé presque inaperçu.
Cette anecdote, c’est un éclairage, sur nos pays, sur nos démocraties. Sur qui sont les maîtres et qui sont les valets. Sur qui ordonne et qui obéit.

 Mardi 22 septembre, Assemblée nationale (Paris).

« En France nous avons maintenu, voire accru une fiscalité dissuasive, en taxant lourdement une production facilement délocalisable… Six millions d’euros de contributions en 2019 pour le site de Béthune ! Cela doit interroger notre responsabilité collective d’élus… »
C’est une Marcheuse du Nord, la députée de Béthune, qui discourt ainsi dans l’Hémicycle : si la firme nippone délocalise, c’est de notre faute, nous sommes trop gourmands.
Et Agnès Pannier Runacher de l’approuver : « Les pneus asiatiques ont pris vingt points de parts de marché en vingt ans. Il faut donc nous interroger sur notre compétitivité... »
L’an dernier, Bridgestone a engrangé trois milliards d’euros de bénéfices.
Trois milliards.
3 000 000 000.
Et quelle leçon en tirent nos dirigeants ? « Trop de fiscalité », « coût du travail », « meilleure compétitivité »… Et Xavier Bertrand qui va plus loin, toujours plus loin : que propose t il ? Que les Hauts de France, que la France, financent les investissements…
3 000 000 000 de profits, et ce serait à nous, aux Hauts de Français et aux Français d’acheter des machines à caoutchouc ? Plutôt que de payer des infirmières ? Plutôt que de restaurer des lignes de train ?

Il y a une semaine, à peine, ils hurlaient en bande, « une décision injuste », « brutale », « révoltante », et les voilà qui déjà se couchent. C’est le plus fascinant, dans tout ça : la soumission de nos dirigeants. On se croirait dans un film sado maso : ils se font humilier, et ils aiment ça, ils en redemandent ! Aucun sursaut d’orgueil ! Hier lundi, Bridgestone s’essuyait sur eux comme sur des paillassons, et aujourd’hui, devant l’Assemblée, ils plaident la cause de la multinationale : « Compétitivité… fiscalité… Il faut les comprendre... »
Ce sont nos représentants, nos chefs, supposés nous défendre, nous protéger, et que recommandent ils ? De ramper ! à genoux ! De faire carpette ! Aucune esquisse de combat, aucune ébauche de décret pour, sinon anéantir, du moins contrer ces monstres économiques, limiter leurs exigences…
Nos élites capitulent d’avance, pire qu’en juin quarante, sans la moindre escarmouche.
Elles sont complices.
Complices depuis quarante ans.

Moi qui habite la Picardie, je date ça de 1975, environ, mon année de naissance.
Depuis le Moyen Age, notre coin a bâti sa fortune et ses cathédrales sur le tissu, Amiens n’était que ça, le long du fleuve, des usines l’une après l’autre, l’empire Saint Frères avait son berceau ici, dans la vallée, aux portes d’Abbeville, ces immenses bâtiments de briques rouges, à Ailly, à Saint Ouen, à Flixecourt, qui avalaient chaque matin des milliers d’hommes, de femmes surtout, d’enfants même il fut un temps, et je ne le peins pas en rose, ce temps. Dans les années 1970, c’est le sommet de la production textile. Et d’un coup, la chute. La dégringolade. Une décennie plus tard, au milieu des années 1980, c’est presque fini, tout est liquidé.
Cette chute, cette dégringolade ne s’est pas faite toute seule, elle fut bien poussée dans le dos, volontairement provoquée : par les « Accords multifibres », signés en 1974, puis 1977, et 1981. Qui, méthodiquement, organisaient la délocalisation vers le sud, vers le Maroc, la Tunisie, Madagascar. Une deuxième lame suivra : l’« Accord de l’OMC sur les textiles et les vêtements », en 1995, qui fait entrer la Chine dans la danse : ses exportations augmentent de 10 % par an, puis une nouvelle négociation, et ce sera sans plafond, sans quota. Voilà qui, chez nous, emportera jusqu’au dernier îlot, jusqu’à l’ultime résidu. D’où notre nudité, ce printemps, par temps de Covid, tellement à poil, industriellement à poil, qu’il ne restait plus une boîte pour fournir des surblouses aux infirmières, que l’hôpital achetait de la toile de jardin chez Gamm’Vert, que des couturières bénévoles confectionnaient à domicile…

Cette nudité n’est pas une fatalité, pas une loi naturelle, « comme la pesanteur », dixit Alain Minc, « comme un phénomène météorologique. » Non, des hommes l’ont voulu, des dirigeants l’ont orchestré. C’est un choix, un choix politique, le choix du patronat, qui a explosé ses marges, et rétabli un rapport de force. La métallurgie a suivi, l’ameublement, les jouets, l’électroménager, la chimie, et – on le découvrait maintenant – jusqu’au médicament : « 60 à 80 % des matières premières sont aujourd’hui extra européennes, confirmait un lobbyiste de Big Pharma devant les parlementaires, alors que c’était l’inverse il y a trente ans. Une des raisons, notamment, c’est une raison environnementale. Les politiques environnementales conduisent à aller dans d’autres pays, avec des normes environnementales qui sont moindres. » Et l’autre raison, évidemment : « Il est clair que les coûts de production sont nettement moins élevés dans certains autres pays pour ces principes actifs. »
Depuis quarante ans, nos dirigeants laissent faire.
Non, c’est faux, pardon, « ils laissent faire », c’est trop clément : ils font, délibérément, activement. Ils bénissent le libre échange, signent tous les accords, du Gatt, de l’OMC, du Ceta, etc. Ce grand déménagement du monde, les politiques l’ont fabriqué, ils l’ont voulu.

 Mercredi 23 septembre, Tours (Indre et Loire).

« La 5G pose un premier souci, environnemental : elle nécessite de renouveler tous les smartphones et l’ensemble du réseau, donc beaucoup d’infrastructures, beaucoup de ressources consommées. » Au café la Grande Ourse, à Tours, nous tenons une conférence de presse avec Emmanuel Denis, le maire de la ville. Ingénieur chez STMicroelectronics, lui est un historique du combat contre les ondes : « Ensuite, il y a la question sanitaire. Nous devons attendre l’étude de l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire, qui paraîtra en 2021. » C’est par le « sanitaire » qu’il est entré en lutte contre les antennes avec l’association Robin des Toits : « Mon père en avait une à côté de son logement, et c’est lui qui m’a alerté. Il ressentait des troubles, il dormait moins bien, ça l’inquiétait… »
C’est par la métaphysique, presque, que de mon côté j’y suis venu.

À l’Assemblée, une semaine sur deux, le numérique et les startups étaient au programme de ma commission des Affaires économiques : « Quelles sont vos ambitions pour la 5G et quel est l’horizon de déploiement de cette technologie très attendue par nos citoyens et nos entreprises ? » On a longtemps attendu le retour du Christ, ou Godot, mais voici notre grande « attente », notre nouvelle Espérance, d’après mes collègues députés : la 5G. Et le secrétaire d’état nous la vante comme le Messie : « Le financement de la 5G sur 100 % du territoire est un enjeu majeur de compétitivité face aux autres continents... La Commission a alerté les États membres : ils doivent tous s’engager dans cette démarche afin de faire de l’Europe un champion mondial des réseaux 5G... Si la France et l’Europe parviennent à équiper leurs territoires et à atteindre un bon niveau en 5G, ce sera pour notre continent un atout de compétitivité énorme... La société du gigabit sera atteinte avec la fibre optique et un réseau 5G performant sur l’ensemble du territoire... Cela nous donnera un sacré temps d’avance ou, en tout cas, nous enlèvera un sacré temps de retard sur beaucoup de pays... Il faut que nos Jeux Olympiques soient également exemplaires dans le domaine de la 5G en 2024... » Un collègue centriste a rebondi : « Je devrais peut être aussi vous remercier de nous faire rêver en parlant de 5G... »
Mais qui cette « 5G », et son cortège de « compétitivité », de « champion mondial des réseaux », de « société du gigabit », de « temps d’avance » et « temps de retard », qui cette 5G fait elle encore rêver ?
À peine nommé commissaire européen, au Marché intérieur, quelle est donc la priorité de Thierry Breton, l’ancien patron de France Télécom ? L’Europe sociale ? L’harmonisation fiscale ? Non, ça, on l’attend depuis trente ans, ça peut encore attendre. Quelle est sa priorité, pour nos peuples, pour notre avenir, quelle est son urgence ? « Pour que l’Union européenne continue de faire la course en tête, j’ai lancé sans attendre une initiative afin d’accompagner et d’accélérer nos efforts de recherche en Europe sur la 6G. » (Le Monde, 29/1/2020).
La « course », la « course », la « course »… Dans leurs bouches, la métaphore revient, avec de l’« avance » et du « retard ». Mais la course à quoi ? La course vers où ? La course vers le bonheur, ou vers le néant ? La course, en rond, dépourvue de sens, comme un hamster dans sa roue ?

Cette métaphysique rejoignait, au fond, une exigence démocratique : que veut on faire ensemble, et que ne veut on pas ? Quel chemin choisit on ? Quelle direction pour la société ?
Je trouvais un écho, puissant, dans le vœu de la Convention citoyenne pour le Climat, qui, à 98 %, proposait d’« instaurer un moratoire sur la mise en place de la 5G ». Qui estimait : « Nous devons retrouver une capacité à s’interroger individuellement et collectivement sur nos modes de consommation et nos besoins. » Qui jugeait donc essentiel « d’évaluer les avantages et les inconvénients de la 5G par rapport à la fibre avant et non après avoir accordé les licences pour son développement. »
Dès le lendemain, Agnès Pannier Runacher, la même secrétaire d’état à l’Industrie, et ce n’est pas un hasard que ce soit la même, rejetait cette proposition : « La réponse est simple : comme la Suède, la Finlande, l’Allemagne, les États Unis, la Chine, la Corée, la Nouvelle Zélande, nous allons lancer les enchères pour la 5G, cette technologie essentielle à la compétitivité du pays. Nous le faisons pour le pays, nous le faisons pour notre industrie, nous le faisons pour les Français. Faisons attention à ne pas prendre du retard. »
La « compétitivité » qui interdit la démocratie. Sous peine de « prendre du retard ».

 Jeudi 24 septembre, Saint Florent sur Cher (Cher).

« Notre directeur a été reçu à Bercy, la seule chose qu’on lui a dit, c’est : ‘‘Ne faites pas de bruit avant les élections.’’ C’était ce printemps, avant le confinement…
— Mais vous, le ministère vous a reçus ?
— Non, jamais. Alors que notre entreprise vit quand même de la commande publique. On a fait la place Vendôme, le viaduc de Millau, les quais de Bordeaux… »

On est devant l’usine Comatelec, dans le Cher, le numéro 1 du « luminaire de ville », les lampadaires quoi, les lampadaires nouvelle génération, avec des Led, « intelligents », qui s’allument et qui s’éteignent selon les passants. Qui supprime 101 postes, sur 128. Qui garderait donc juste ici, dans le Cher, un peu de maintenance, de logistique, d’assemblage. Et pour combien de temps ?
« Notre production est partie en Espagne, au Portugal, en Ukraine. On nous dit ‘‘compétitivité’’. Alors que, quand même, notre site a fait 10 millions de bénéfices sur 90 millions de chiffre d’affaires… »
Ça se voit à leur mine, ça se devine à leur ton : les salariés sont résignés. En grève depuis une semaine, ils ne se bagarrent pas pour le maintien du site, mais pour améliorer le plan social : vingt quatre mois de reclassement.
Des ouvriers d’à côté, des fours Rosières, à Lunery, nous rejoignent au petit déj, sous le barnum installé par les Fakiriens, avec café et viennoiseries :
« Dans notre usine, on fabrique le Trio, un combiné four lave vaisselle plaque de cuisson. Ils nous ont retiré le Duo, qui est parti en Turquie. Là, même le Trio, ils veulent l’arrêter, avec la suppression de 72 postes…
— Et votre groupe est déficitaire ?
— Non, pas du tout ! C’est le géant chinois Haier. Dans les années 1970, on est montés jusqu’à 1 400 emplois, chez nous. Après ça, il va en rester moins de cent… »

 Vendredi 25 septembre, Méaulte (Somme).

Une semaine de grève, ici aussi, délogés par les gendarmes hier, sous la pluie froide ce matin, et les mines sont encore plus allongées qu’à Saint Florent sur Cher. Au milieu des parkas Simra, un barbu CGT s’approche, les traits tirés, les mots rares :
« Nous, on réclame un PSE tout de suite. »
Je ne comprends pas.
Je ne comprends plus.
« Vous faites grève pour être licenciés ?
— Oui. On préfère bouger maintenant, tant qu’on est encore vivants. On veut de la formation, de la reconversion, une prime de départ… Là, en ce moment, la direction fait des chèques, 1 700 € par année d’ancienneté, mais c’est à la tête du client. Ils ont déjà fait sortir une cinquantaine de salariés, comme ça, un par un. à la fin, pour nous, il ne restera que des miettes, ils nous diront :
‘‘On n’a plus rien.’’ »
C’est de l’inédit, pour moi : lutter pour être virés ! ça en dit long, je crois, sur la dépression ouvrière, le moral dans les abysses…

C’est Julien, délégué CFDT chez un autre sous traitant, Assistance Aéronautique Aérospatiale, qui nous a invités :
« C’est à cause du Covid ?
— Bien sûr, mais ils en profitent pour accélérer : ils font tout partir au Portugal, au Maroc, en Tunisie : l’encadrement des glaces, les barques, le traitement de surface… Manque de compétitivité. Chez nous, y a quand même 750 licenciements, c’est pas un petit plan. Mais la direction nous sort :
‘‘Y a pas d’argent.’’ Alors que les avions, quand même, ça a bien tourné, alors que notre boîte a bien gagné depuis trente ans… »
Ses avocats sont là, Maître Pauline Brocart et Maître Stéphane Ducrocq :
« Le plan social est tellement délirant, on ne croyait même pas que ça pouvait exister. Pour le congé de reclassement, ils proposent quatre mois, à 65 % du salaire. Aussi bas, c’est du jamais vu ! C’est inférieur à ce que propose l’état, pour les petites boîtes, avec le Contrat de Sécurisation Professionnelle : 12 mois à 75 % du salaire brut. Et la cellule de reclassement, ce serait la DRH du groupe qui la mènerait ! Là, quand même, la Direccte est intervenue. Ils disent qu’ils n’ont pas de fonds, ce qui est faux, un rapport démontre que l’entreprise se porte bien.
— Pour vous aussi, derrière le Covid, ils délocalisent ?
— Bien sûr. En ce moment, c’est comme ça sur tous nos dossiers. »

Avec eux, je fais un live Facebook, « Le pire plan social de l’histoire ». Et ça réagit aussitôt sur Twitter :

J’ignore si ces messages proviennent de Macronistes cyniques, ou d’écologistes idéalistes.
Un mélange des deux, sans doute.
Oublions les premiers, mais aux seconds
je veux répondre.
Je suis ici, justement, parce que je m’efforce de marcher sur mes deux jambes, une rouge une verte, sans m’écarteler mais les deux à la fois, aux côtés des salariés, pensant la transition avec eux, et non sans eux, voire contre eux. D’ailleurs, dans la vidéo elle même, je le mentionne à Julien :
« Comme tu sais, je ne suis pas pro avion…
— Oui, je sais. »

Mais est ce une raison pour abandonner, d’un coup, brutalement, sans revenu sans statut, les travailleurs du secteur ?
Et durant l’entretien, j’ouvre une perspective :
« Bon, je vais partir dans un délire, mais bon… à la Lucas, qui était une firme aéronautique, en Angleterre, dans les années 1970, face à des licenciements, les syndicats avaient fait le relevé de toutes les compétences sur le site. Et ils avaient travaillé avec l’Université d’à côté, durant une année, et qui avait rendu un énorme rapport : ‘‘Avec vos savoir faire, vous pourriez convertir en productions d’éoliennes, de pompes à chaleur, de matériel rail route.’’ Je me demande si l’état ne devrait pas venir ici, effectuer ce relevé de compétences, offrir des conversions…
— Ce n’est pas du tout du délire,
m’appuyait Maître Ducrocq. Ça peut se faire, on appelle ça des ‘‘CV de site.’’ »
Ma place de social écologiste est ici, dans ce dialogue, dans cette solidarité, dans cette dialectique, dans cette tentative de dépassement des contradictions. Et j’espère que lors des futures manifs, les drapeaux verts flotteront parmi les bannières rouges, j’espère que mes camarades de Alternatiba, de la Cop21, de France Nature Environnement apporteront leur soutien sur les piquets de grève.

 Lundi 28 septembre, Amiens (Somme), chambre d’agriculture.

Au printemps 2016, après le procès des Goodyear et en pleine loi Travail, nous avions initié avec des copains « Le réveil des betteraves ». En tête de cortège défilait notre mascotte, Çasuffix, une betterave géante (avec à l’intérieur, il en est fier, Sylvain, mon désormais chargé de com’), et le même légume dessiné sur nos tee shirts, en colère et poing dressé. C’est dire notre attachement à cette plante régionale. Et pourtant, je vais voter contre le retour des néonicotinoïdes dans nos champs – réclamé par les betteraviers, accepté par la ministre de l’Environnement, ma collègue amiénoise Barbara Pompili.
Aussi ai je pris rendez vous directement avec les premiers concernés, les agriculteurs, ou du moins leurs représentants, de la FDSEA et des JA. Eh oui, pour devancer les ennuis… il est parfois plus facile d’être élu d’Ile de France, ou de grandes métropoles, que de la Somme avec 83 communes sur la circonscription.
Que leur dire ?
Et qu’est ce que ça vient faire ici, dans ce dossier ? Je leur présente mon communiqué :

« Moins 50 % ! C’est la chute qu’a connue le cours du sucre en 2017. Une perte de 500 € l’hectare, pour les producteurs de betteraves : « Du jamais vu depuis cinquante ans, dénonçait le président de la Confédération générale des planteurs, Éric Lainé. C’est la première fois que les betteraviers ne couvrent pas leurs coûts de production. » Avec, à la clé, la disparition de 16 % des surfaces en France, et la fermeture de quatre usines. Que s’était il passé ? Le fléau était économique, politique : Bruxelles avait décidé la fin des quotas, d’aligner les prix sur le marché mondial. Avec, comme résultat, une crise de surproduction, et une baisse brutale des prix. Les mêmes causes produisaient les mêmes effets : cette logique s’était déjà imposée dans le lait, avec une casse des éleveurs. Qu’importe : par dogmatisme, les commissaires européens recommençaient. Comment ont réagi les dirigeants français ? Ils n’ont pas bougé, eux mêmes soumis à ce dogme : compétitivité.
Moins 15 %, en moyenne. Moins 50 %, par endroits. Ce sont les dégâts que causent les pucerons, suite à un hiver doux, dû au réchauffement climatique. Des pertes d’autant plus dramatiques que leurs voisins, leurs concurrents, n’en souffrent pas : la Belgique, la République Tchèque, la Slovaquie, l’Autriche, la Pologne, etc., neuf pays européens ont déjà autorisé le retour des néonicotinoïdes. C’est un dumping environnemental. Qui met l’agriculture française, et son industrie, dans une situation de concurrence déloyale.
Comment réagissent les dirigeants français, face à ce fléau naturel ? Ils s’alignent par le bas. Ils permettent que, ici aussi, ces pesticides reviennent dans les champs, des pesticides pourtant connus et reconnus comme nocifs. Alors que l’Europe a déjà perdu 80 % de ses insectes, alors que les abeilles disparaissent silencieusement, alors que nous assistons tous les jours à l’érosion accélérée du vivant, c’est un recul qu’on ne peut accepter : quel monde laissons nous à nos enfants ?
Aussi, à la place de réintroduire ce poison, le gouvernement, et le président de la République, devraient batailler à Bruxelles pour rétablir une égalité de traitement : la fin des dérogations, et des néonicotinoïdes, partout sur le continent. Et également pour revenir à une régulation : quotas et prix minimum. Pour que l’agriculture échappe à la ‘‘folie’’ des marchés mondiaux : betteraves de la Somme mise en concurrence avec la canne brésilienne… Il faut une « exception agriculturelle », comme nous avons bâti une « exception culturelle » : la sortie des accords de libre échange, OMC, Ceta, Mercosur.

 Mardi 29 septembre, train Amiens Paris.

En route vers l’Assemblée, je survole les messages laissés sur ma chaîne Youtube :

Au contraire, Paul, au contraire : défendre les Bridgestone, c’est profondément écologique.

Je ne le mentionnerai qu’en passant : avec la fermeture de Béthune, « la fabrication des pneus » ne va pas diminuer, elle se fera seulement à l’autre bout du monde ou de l’Europe, avec du transport longue distance en porte container et en camion vers nos magasins Speedy, First Stop, Côté Route (par ailleurs tous propriété de Bridgestone…). Voilà pour le bilan carbone, à coup sûr négatif.
Et Nicolas Hulot d’asséner : « Le libre échange est à l’origine de toutes les problématiques écologiques. L’amplifier ne fait qu’aggraver la situation. Il faudra d’ailleurs comprendre un jour qu’une des premières obligations va être de relocaliser tout ou partie de nos économies. Mais, avant que nos élites ne l’intègrent, je pense qu’on sera tous calcinés. La mondialisation, les traités de libre échange sont la cause de toute la crise que nous vivons. Si on ne s’attaque pas à cela, ça ne sert à rien. Ce n’est pas en installant trois éoliennes que l’on va y arriver. »

Mais au delà, bien au delà de cette comptabilité CO2 : quel est le sens de ma bataille, depuis quinze ans maintenant ? Crois tu vraiment, Paul, que je sois amoureux du pneu tricolore ? Que je lutte pour des fours et des lampadaires français ? Ou même pour une industrie bien de chez nous, qui gagnerait des parts de marché ? Non, là n’est pas mon horizon. Et mon but, justement, au fond, c’est de rouvrir notre horizon.

C’est un rapport que j’aime citer.
En 1975, la Commission trilatérale, qui réunissait, qui réunit toujours, les élites dirigeantes japonaise, américaine, européenne, publiait un rapport intitulé Crisis of Democracy. Crise de la démocratie, donc. Ou plutôt, « Crise de démocratie », comme une crise de foie. Parce que le problème, là, d’après ces experts, c’est qu’on avait trop de démocratie. Il fallait, bon, peut être pas s’en débarrasser, mais calmer tout ça.
Samuel Huntington, plus tard l’inventeur du « choc des civilisations », énonçait ainsi : « Ce qui est nécessaire est un degré plus grand de modération dans la démocratie. Le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non engagement d’une partie des individus et des groupes. » Et le souci, donc, dans ces années 1960, 1970, c’est que les « individus » et les « groupes » s’engageaient, que le peuple prenait au sérieux la démocratie.
En 1975. En même temps, donc, que les premiers accords de libre échange, dans le textile. Nulle coïncidence, pour moi : ces Accords Multifibres, c’était une réponse à la « Crisis of Democracy ». Oui, c’est lié, c’est la même histoire. Ça fait partie du plan d’ensemble. En Picardie aussi, dans l’après mai 68, « des individus et des groupes » s’engagent un peu trop, nuisent « au bon fonctionnement du système politique ». Comme tout le pays, et comme tous les pays occidentaux, le Val de Nièvre s’agite alors, la CFDT déborde la CGT par la gauche, des grèves éclatent : des droits sont conquis, les salaires relevés, petitement, tout ça, on part de très loin. Mais c’est déjà trop, pour certains : les « plans de licenciements », ça va calmer les ouvriers, les renvoyer à l’« apathie », à la résignation.

Vingt ans plus tard, en août 1993, c’est un Américain, un autre libéral, le prix Nobel d’économie Gary Becker qui livre cette vérité : « Le droit du travail et la protection de l’environnement sont devenus excessifs dans la plupart des pays développés. Le libre échange va réprimer certains de ces excès en obligeant chacun à rester concurrentiel face aux importations des pays en voie de développement. »
Que de lucidité !
En ce moment où la mondialisation s’accélérait, avec le traité de Maastricht en Europe, avec l’Accord de libre échange nord américain, outre Atlantique, avec l’Uruguay round pour le Gatt, Gary Becker voyait avec clarté quels avantages son élite en tirerait : depuis, le « libre échange » a bel et bien écrasé « le droit du travail » et « la protection de l’environnement ». Voilà qui ne relève pas du « dysfonctionnement », mais du « fonctionnement », prévu, souhaité.
Chez nous, mon « héros », mon « ami » Bernard Arnault s’en félicitait, dans son livre La Passion créative : « Les entreprises, surtout internationales, ont des moyens de plus en plus vastes et elles ont acquis, en Europe, la capacité de jouer la concurrence entre les états. L’impact réel des hommes politiques sur la vie économique d’un pays est de plus en plus limité. » Et l’auteur de conclure : « Heureusement. » Du même, menaçant : « Nous évoluons dans un système beaucoup plus mobile qu’il y a une quinzaine d’années. Face à cela, que peuvent faire les états ? Il leur est pratiquement impossible de s’opposer à une mobilité des entreprises à travers l’Europe. » Et il précisait son chantage : « Toute velléité nationaliste est vouée à l’échec. à trop augmenter les charges sociales et imposer les 35 heures à des entreprises qui n’en ont pas les moyens, le gouvernement risque d’accélérer le processus de délocalisation d’un certain nombre d’usines. »

La mondialisation produit un dumping social, certes.
Environnemental, bien sûr.
Fiscal, évidemment.
Mais au dessus de tout, et, bien souvent, tu : un dumping démocratique. Le pouvoir échappe au démos et à ses représentants, eux, souvent consentants, conciliants, complaisants, trahissant les gens pour l’argent, renonçant à lutter, à nous protéger.
« Le traité de Maastricht agit comme une assurance vie contre le retour à l’expérience socialiste », se flattait Alain Madelin. Mais ce traité, et tous ses petits frères, agissent contre toute expérience, tout court, contre toute expérience politique. Grâce à la concurrence, il n’y a pas d’alternative, comme disait Margaret Thatcher. Relever les droits sociaux ? Les normes environnementales ? La justice fiscale ? Ce serait nuire à la compétitivité.
Il faut s’aligner, s’adapter. Pour les impôts sur les sociétés, que « le plan de relance » va encore diminuer. Pour la flexibilité du travail, les licenciements facilités, les « Accords de performance collective ». Pour la 5G comme pour les betteraves, pour les fours comme pour les luminaires, « There Is No Alternative ».

Alors voilà, Paul : « Quelle société voulons nous ? » Cette question, et mille autres, « Faut il produire
des pneus ? Où les produire ? Comment les produire ? »
, etc., ces questions nous sont aujourd’hui interdites.
L’écologie, mon écologie, en tout cas, passe par là.
Par la reprise en main de notre destin commun.
Par le pouvoir politique, avant l’économique.
Et si je réclame, depuis quinze ans, des quotas d’importation, des barrières douanières, des taxes aux frontières, ou kilométriques, c’est avant tout pour ça, pour desserrer l’étau de la mondialisation, l’impératif de compétitivité, la dictature de la concurrence, cette concurrence qui à petite dose est un stimulant, qui à forte dose se transforme en poison pour la société.
C’est notre démocratie, avant tout, qu’aujourd’hui elle empoisonne, elle asphyxie.

Notre obsession : la protection

On ne pourra pas dire qu’on cède à une mode passagère : il y a treize ans, déjà, Fakir le clamait haut et fort, en Une : « Contre le fatalisme, vive le protectionnisme ! »

Ça le travaillait déjà intérieurement depuis un moment, la question protectionniste, notre futur député, mais en privé, dans l’intimité, tant il en éprouvait une honte. Et puis, en 2007, c’est Goodyear qui annonce sa fermeture, pour un départ (discret) en Pologne. C’en est trop pour le rédac’ chef qui, dans sa quête, rencontre Jean Luc Gréau, ancien économiste du Medef :

« Je tiens d’abord à signaler que je ne travaille plus au Medef depuis de nombreuses années, et heureusement pour ma liberté de parole. J’ai fait 34 ans de lobbying au Medef, et j’ai senti un virage à partir de 1986, qui est devenu de plus en plus flagrant : plus il y avait la possibilité de partir vers des pays à bas coût, plus les tendances sociales du patronat d’après-guerre étaient sur le reculoir. Le problème est simple : c’est qu’il est impossible de maintenir l’emploi sur nos territoires, et notre niveau social, avec trois milliards de travailleurs en Asie. Or l’espace commercial le plus ouvert, pour les produits industriels, c’est l’Europe. La question qui se pose me semble donc évidente : est-il normal que les entreprises s’appuient sur les salaires, sur une concurrence salariale entre les sites de production pour améliorer leur taux de profit ? Je réponds non.
Le dumping social existe, il faut s’en protéger. C’est un libéral qui vous le dit, et je n’aurais pas tenu ce discours-là il y a quinze ans. Mais que se passe-t-il aujourd’hui ? En l’absence de barrières douanières, on encourage les délocalisations. Oubliez le mot ‘‘pays’’, et pensez ‘‘entreprises’’ : des entreprises dont toute la politique est guidée par des actionnaires – infidèles, exigeants, ingrats – tandis que les salariés sont mis en concurrence, laissés de côté.
— Il faudrait du protectionnisme, alors ?
— Je pense que sur cette question, il y a une immense fracture entre la population à sa base et une toute petite pellicule à son sommet, une pellicule très mince, mais très organisée, très influente, très médiatisée… Même parmi les patrons, les positions ne sont pas aussi tranchées qu’on l’entend, avec notamment un clivage entre les grandes entreprises, désormais internationales, et les PME, plus ancrées sur un territoire. »

Treize ans ! Treize ans qu’un lobbyiste du Medef nous faisait cet aveu. Mais l’élite au sommet, cette « pellicule très mince, mais très organisée, très influente, très médiatisée » tient bon avec son dogme du libre-échange…

Quatre ans plus tard, en 2011, le rédac’ chef publiait Leur grande trouille – journal intime de mes pulsions protectionnistes. Il se glisse dans une réunion de la CGT douaniers, table en formica et gobelets plastique :

« Protectionnisme : dans cette salle, on pouvait poser la question. La discussion demeurait cordiale, sans les épithètes de rigueur : “lepéniste”, “nationaliste”, “chauvin”, que, bien souvent, j’essuie dans une gauche généreuse – et amoureuse d’abstractions.
“Mais sur le plan technique, alors, est-ce que c’est faisable ?
— Ah, techniquement, y a pas de souci. Pour nous, relever les tarifs douaniers, on sait faire. Y a dix mille lignes tarifaires sur l’ordinateur : où y a marqué 3 %, on met 10 %. Et voilà.”

Entre leurs mains, ils disposent d’une arme lourde. Très aisément manipulable, jusque quelques clics devant un écran, un ordre de Bercy. C’est l’instrument qui, sans doute, effraie le plus le patronat. Et pourtant, semble-t-il, ces militants n’ont guère réfléchi à l’usage des taxes douanières, à dévoiler devant l’opinion leurs avantages (et leurs inconvénients), à en rappeler l’existence aux politiques jusqu’à Bruxelles.
“Pourquoi ce silence ?”, je m’interrogeais – et ils s’interrogeaient avec moi : “On a le nez dans le guidon, on encaisse réforme sur réforme, avec des suppressions de postes, les copains à défendre… On n’a pas le temps de se poser, de réfléchir ensemble.”
Sans doute, ça joue. Mais je pressentais autre chose, de plus profond. Une honte. Dans les années 1980, le capital est devenu “multinational”, l’Europe du Marché unique fut bâtie, même la gauche s’est convertie au libre-échange : c’est devenu quoi, alors, le douanier ? Un anachronisme. Un dinosaure. Un truc ringard. Si, en plus, il demeurait attaché à cette idée, préhistorique, de “taxe aux frontières”, s’il revendiquait, tout seul, des “protections tarifaires”, il passerait pour un has been. »

Et si la honte changeait de camp ?
Les taxes kilométriques, c’est la modernité ! Vive les quotas d’importation nouvelle génération ! On instaure les « gestes barrières » entre humains, et on craindrait les « gestes barrières » entre les économies ?