n° 101  

Les petites mains : papier, s'il vous plaît !

Par Le SPMF, syndicat des petites mains de fakiriennes |

Pénurie planétaire de papier ? Pas de problème : Fakir va réinventer l’économie mondiale. Voilà l’agenda fixé par le patron, pour aujourd’hui…

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« D’après le fournisseur, c’est à cause des Chinois : ils ont pris l’habitude de s’essuyer quand ils vont aux toilettes – je sais pas comment ils faisaient avant, me demande pas – du coup y a plus assez de papier dans le monde.
 Tu déconnes ?
 Je te jure. Véridique. »

C’était grise mine, en ce matin de novembre : allait-on pouvoir l’imprimer, votre canard que vous tenez entre les mains ? Ou le numéro 100 ferait-il office de bouquet final ? La cause à une pénurie mondiale de papier, d’après l’imprimeur, les journaux du monde entier se battent pour trouver un bout de feuille.
C’est à ce moment-là que le boss est descendu de son bureau. Il a toujours une oreille qui traîne, le boss.
« C’est quoi, cette histoire avec les Chinois ?
Y a pas que les Chinois, selon UPM, la multinationale qui fournit le papier. Y aurait les bûcherons, qui auraient moins travaillé pendant le Covid. Ou Amazon, qui prend tout le papier pour en faire des cartons de livraison.
 Non mais t’es sérieux ?
 Pour l’imprimeur, c’est des conneries : c’est le fournisseur, qui ferme le robinet pour créer une pénurie et faire monter les cours. Bref, du coup, on doit réduire le format du prochain numéro : on perd trois centimètres de hauteur. Et pour le suivant, va falloir diminuer l’épaisseur du papier. Et au printemps, on pourra peut-être pas l’imprimer. »

Il fulminait, le Ruffin, au fil des explications techniques.
« Et Libé, et Le Parisien, ils font comment, alors ?
- Ça commence à sentir le roussi pour eux aussi. Mais ce sont des gros clients… »

Ça l’a énervé, encore plus.
« Si aucun journal, aucun, n’imprime, c’est OK, on est à égalité… Mais si y a juste nous, parce qu’on est petits, et qu’on voit à côté Drahi, Arnault, Bolloré, qui continuent de publier, ça va chier ! En pleine campagne présidentielle, en plus ! »
Il s’est redressé, a tapé la main à plat sur la table (mauvais signe, toujours mauvais signe).
« Bon, s’ils veulent jouer à ça, on va jouer. On va acheter notre propre papier, quelques tonnes disons, et le stocker pour être sûrs d’en avoir longtemps. »
C’est toujours simple, avec lui : il te réinvente un modèle de circuit court sur un bout de table. C’est une révolution, qui se jouait sous nous yeux : squizzer toutes les multinationales du monde.
Les perspectives donnaient le vertige.
« Et on l’achète à qui, le papier ? Toutes les usines en France ont fermé, les machines ne tournent plus.
 Bordel ! Je vous paie pas pour que vous m’étaliez les problèmes, mais pour que vous me trouviez les solutions ! C’est comme ça que tu penses changer le monde ?
 Et le stockage ? Tu dis de le stocker, mais on les met où, tes ‘‘quelques tonnes’’ ? Dans ta cuisine, peut-être ? Entre le frigo et le micro-ondes ?
 Non : dans le hangar !
 Quel hangar ? On a un juste un box qui déborde de tes bouquins !
 Le hangar qu’on va louer ! Vous m’emmerdez, avec vos questions ! Vous avez voulu faire un numéro spécial
‘anciens combattants’, les glorieux débuts, les temps héroïques, mais si j’avais raisonné comme vous, il y a vingt ans, si je m’étais croisé les bras devant les obstacles, jamais il n’aurait existé, ce journal. Jamais. »
Et le jacuzzi « spécial détente » qu’on a commandé qui n’arrive toujours pas, à cause de la pénurie de plastique…