n° 100  

Deux France en chiens de faïence

Par Cyril Pocréaux , François Ruffin |

« On en pleurait. » En visite à Amiens, des mamans de La Courneuve ont vu leur cœur brisé, suite à des « agissements à caractère raciste ».
Et le commerçant, lui, « n’en dormait plus ».
Est-ce qu’on parviendrait à faire dialoguer ces deux France ? à les réconcilier ?

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La Courneuve, 28 janvier 2021

Monsieur le député, Cher François, je me permet de vous écrire afin de vous informer sur les agissements à caractère raciste et haineux qu’ont subis des habitants de La Courneuve lors d’une journée de visite dans la ville d’Amiens.
Ces faits se sont déroulés le vendredi 23 octobre 2020 dans le cadre d’une sortie organisée par l’un de nos centres sociaux. Alors que ce groupe, constitué de mères de famille et de leurs enfants, réalisait une visite de la ville, certaines d’entre elles ont souhaité déjeuner...

Gilles Poux, le maire de la Courneuve, en Seine-Saint-Denis, m’avait adressé une lettre. Il m’informait des « agissements à caractère raciste » subis, dénonçait-il, dans ma ville, par « des habitantes de La Courneuve ». Et il concluait : « Connaissant l’esprit républicain qui vous anime et le combat que vous menez avec ardeur contre toutes formes d’injustices, je ne doute pas de l’attention toute particulière que vous porterez à cette situation. »

Quand on reçoit ça, forcément on ne se sent pas fier, ni de sa ville ni de son pays.
Alors, direction la Courneuve, d’abord. La ville de Seine-Saint-Denis, à la lisière de Paris, est connue pour abriter plus de cent nationalités.

La Courneuve, 11 février 2021.

On pousse la porte de la Maison pour Tous, où est fixé le rendez-vous avec les mamans concernées.

« On venait à Amiens, avec nos copines, nos enfants, pour découvrir une autre ville. Le matin, on avait visité les hortillonnages, la cathédrale, et on avait repéré cette terrasse pour le goûter… C’est là que notre séjour a mal tourné. »
C’est Gamra qui se fait la porte-voix de ses amies.
« Sur la dizaine de tables, en terrasse, y en avait que deux de prises. Donc, comme il y avait du soleil, on va pour s’asseoir dehors, et en plus j’avais mal à ma jambe… Le monsieur, je ne sais pas si c’était le directeur ou un employé, il nous dit : ‘‘Non, ça ne va pas être possible : avec la crise du Covid, on n’a pas le droit à plus de six…’’ On était six femmes, les six ici aujourd’hui, et sept enfants. ‘‘On peut se mettre à plusieurs tables, peut-être…
 Non, je ne peux pas pour autant.
 Bah alors, les petits iront jouer là-bas sur la pelouse et on leur apportera la crêpe, la gaufre, la boisson…’’
Déjà, ça nous faisait bizarre de devoir éloigner nos enfants. Mais lui, on voyait que ça ne lui convenait toujours pas, il remuait les tables, il claquait des pieds, agacé. Et surtout, personne ne venait prendre la commande, on ne nettoyait pas nos tables… Deux femmes, de type caucasien, se sont assises à côté, et aussitôt il leur a amené la carte. Nous, on attend, on attend, on attend… Il finit par venir nous voir. ‘‘Ça ne va pas être possible de vous servir.
– Pourquoi ?
– On n’est que trois au service.
– Ça n’est pas grave, prenez le temps qu’il vous faut’’, je lui réponds. Alors que franchement, la boutique était presque vide…
 Mon Dieu, que vous avez été patientes !
je m’exclame. Moi je me serais énervé depuis longtemps ! Je serais monté dans les tours !
 Mais nous, on ne peut pas. On va dire quoi, après ?
‘‘Ah, les Arabes, il faut toujours qu’ils mettent le bazar’’ ? On est forcés de rester calmes… Enfin, il revient, et là il nous lâche : ‘‘Je ne vous servirai pas.
 Mais pourquoi ?’’ Là, il ne répond pas, il fait des phrases sans les finir… Je lui demande franchement : ‘‘Vous nous demandez de quitter votre restaurant ? - Oui.’’

Les deux dames à côté, elles nous encourageaient : ‘‘Faut pas vous laisser faire.’’ Mais là, moi, que sur notre apparence, parce qu’on porte le voile, il refuse de nous servir, ça m’a… J’ai lancé quelques mots, désespérés : ‘‘Mais là, avec le Covid, vous avez la crise économique, nous on vient pour vous faire travailler…’’ Nos petits, les copines, acceptaient l’exclusion. Mais moi j’étais outrée, humiliée… Le plus terrible, c’est qu’il fasse ça devant nos enfants… Ils vont retenir quoi ? Quand on sort du quartier, les gens nous détestent ? Les gosses, à 8 ans, nous ont dit : ‘‘C’est parce qu’on est Arabes.’’ On est partis, et ensuite j’ai appelé la police : ‘‘Est-ce qu’il y a eu des blessés ?
– Non, enfin oui, des blessés au cœur…’’
Ils ne se sont pas déplacés, mais ils nous ont conseillé de porter plainte. On est revenus au car, et notre accompagnateur était scandalisé en apprenant ça. Au retour, on l’a raconté ici, à la Maison pour Tous, et ce sont eux qui ont alerté le maire. Quand on a lu la lettre qu’il vous a écrite, vous ne pouvez pas savoir comment ça nous a émues, parce qu’on s’est senties reconnues… En revenant d’Amiens, on se disait :
‘‘Mais c’est ça la France ?’’ »

Je leur dis qu’elles sont la France, tout autant que n’importe qui. Que la France, ce sont les deux femmes qui ont pris leur parti. La France, en l’occurrence, c’est la police, qui leur a correctement répondu. La France, c’est leur maire, donc, c’est un peu moi aujourd’hui, mais c’est la maire d’Amiens aussi, de droite, et qui avait interpellé le commerçant en question.

« Ce qu’on aimerait toutes, c’est qu’il s’explique. Qu’on le rencontre, et même qu’il nous dise : ‘‘J’étais fatigué’’, même une excuse bidon, mais qu’il soit obligé de se justifier… »

Voilà.
Elle était là, l’idée : se rencontrer, s’expliquer, s’écouter, pour essayer de dépasser tout ça. Pas simple sans doute. Mais quelle alternative ? Que deux France se regardent, éternellement, en chiens de faïence ? Que se creuse un fossé ? « Bon, on va essayer d’organiser ça. Que vous reveniez dans ma ville et que, cette fois, vous en partiez moins fâchées… »

Il fallait rencontrer le commerçant, l’écouter, lui aussi, lier les deux bouts de l’histoire. D’autant que Pascal – c’est son prénom – avait entre-temps, de son côté, fait parvenir une lettre d’excuses à la maire d’Amiens, qu’elle nous avait transmise.

Amiens, le 25 février 2021

Ce vendredi 23 octobre 2020, une de mes collaboratrices a été testée positive au Covid-19 et trois autres ont été déclarées cas contact. L’assurance maladie a appelé plusieurs fois dans la matinée pour nous prévenir et ces personnes sont restées à domicile. J’étais dans l’attente d’une fermeture imminente (en effet, mon établissement à du finalement fermer exceptionnellement lundi 26 et mardi 27 octobre).

Il revenait, ensuite, sur les circonstances de l’incident.

Dans un souci permanent de respecter les protocoles sanitaires dus à la crise Covid, je suis allé voir une dame qui faisait partie du groupe et lui ait dit qu’on ne pouvait pas se regrouper par groupe de plus de 6 personnes par table et qu’il fallait respecter une distance avec les autres tables déjà occupées. Pendant ce temps les enfants déplaçaient une autre table qui venait de se libérer pour se regrouper, j’ai donc fait remarquer qu’il était difficile de déplacer les tables tout en respectant les règles de distanciations sociales avec les autres clients. De plus, j’ai profité de notre conversation en jugeant opportun de lui préciser que le service serait un peu long, compte tenu de nos difficultés d’organisation, exceptionnelles ce jour.

Avant de reconnaître que la situation n’aurait jamais dû en arriver là.

Ayant certainement déjà mal perçu mon intervention pour le déplacement des tables et règles sanitaires, cette information sur le service qui serait long l’a probablement convaincue, malheureusement, que nous ne voulions pas les servir. C’est ainsi qu’elle m’a fait part de ses réflexions, en haussant le ton. J’ai été surpris de sa réaction et ne voulant pas envenimer la situation et prendre du recul, je me suis tu. Peut-être n’était-ce pas la solution.

Le style était un peu formel, presque institutionnel.
Rien de mieux, parfois, que rencontrer les gens pour de vrai, en face.

Ma permanence – Amiens, 12 mars 2021

« Franchement, je vous le dis : cette histoire, ça me donne envie de pleurer … »
C’est très volontiers, sans se faire prier, que Pascal Hombecq est venu à notre permanence. Grand et mince, cheveux courts et gris, il semble porter le poids de cette journée sur ses épaules. Des yeux bleus très clairs, qu’il n’a visiblement pas beaucoup fermés, ces derniers temps. « J’ai passé des nuits à pas en dormir, à réfléchir à ce qu’il s’était passé… Vous savez, je suis obligé de refuser des gens toute la journée, bien qu’on ait de la place à cause des restrictions Covid. Neuf fois sur dix, ça se passe bien mais des fois ça énerve les gens. Ça aurait été un groupe de jeunes du coin, j’aurais dit pareil, et pourtant je suis engagé auprès d’eux avec le centre social. Mais je ne pouvais pas recevoir autant de gens avec les restrictions sanitaires. La fermeture du resto, c’est très dur. J’ai le moral à zéro. »
Il hésite, puis finit par nous lâcher : « Je veux pas m’en servir ou le dire mais… ma femme est Turque, mes enfants sont métis. On a nous-mêmes subi ce genre de comportement. Alors, jamais j’aurais osé le faire à d’autres. »

Et il est volontaire pour revoir les mamans. Pour qu’elles vident leur sac, à La Courneuve ou ici.

Amiens, le 25 juin 2021. 10h45.

Dans le local de ma permanence, Pascal est là avec Sarah, une de ses serveuses, et Mohamed. Mohamed, qui connaît bien Pascal, préside une association de boxe dans le quartier Etouvie : « 40 ans de militantisme, 40 ans de baston ! », il sourit.
Reste à attendre.
J’essaie de rassurer : « Si tout le monde s’assoit autour de la table, déjà, y a 95 % de chances que ça se passe bien. »
Hakima, Gamra, Fatima, Hanane et Anna finissent par pousser la porte, apprêtées, maquillage, lunettes, foulards, parfum. Elles s’asseoient, calmes, immobiles, bras croisés, un peu en retrait, en signe de défiance ? Gamra reprend son rôle de porte-parole, se retient moins, mains croisées sur le cœur, la voix qui tremble, un peu :
« C’est avec moi que ça s’est passé, vous vous souvenez de moi ?
 Désolé, pas trop, mais moi les visages…
 Je l’ai très mal vécu. On est allées dans beaucoup de villes, Amiens je crois que c’est mon pire souvenir. On voulait voir la cathédrale Notre-Dame, on a vu votre devanture qu’on a trouvée attirante, y avait de la place, pour prendre le goûter pour les enfants, pour moi qui traînait la jambe parce que je suis une grande malade. On a voulu s’asseoir à six.

- Fatima : Je regarde le patron et là les regards disent non, il fait des gestes, il est mignon je me suis dit, mais je le sens pas…
- Gamra : Y avait de l’incompréhension, le monsieur il a fait des va-et-vient, on sentait qu’il voulait dire quelque chose mais il y arrivait pas… »

Pascal fronce les sourcils, écoute, au bord de sa chaise. Gamra suit son fil : « Je me suis sentie humiliée. On a demandé des explications, on n’en a pas eu.
Fatima : Même si elles sont fausses… Avoir un peu de reconnaissance… Parce que, y a notre dignité humaine. »

Au tour de Pascal :
« Ça a été une journée très compliquée, il y a eu des cas contacts, on s’est retrouvé à trois dans le bordel. Depuis mars, mon travail c’est ‘‘pas la table ici, pas plus de monde là-bas…’’ J’ai fait deux allers-retours. Les enfants prenaient les chaises à droite à gauche. C’est pas grave, hein, au contraire ! Mais j’ai senti un énervement…
Fatima : Non, non !
Pascal : C’est ce que j’ai ressenti…
Gamra : En cette période de crise on vient vous renflouer les caisses et vous vous nous refusez…
Pascal : Attendez, souvenez-vous, c’est pas moi qui vous ai accueillies, c’est Sarah.
Sarah : Quand on dialogue avec le client, en général ça s’envenime. Alors on finit par se dire ‘‘quand ça déborde, on dit plus rien…’’. Vous étiez énervée, quand même, vous criiez devant le magasin…
- Si j’avais crié, proteste Gamra, c’est toute la place qui l’aurait entendu ! »
Le cercle se marre, de bon cœur.
Ouf, première victoire, qu’on rigole ensemble.

J’en profite, je m’essaie en médiateur.
« Pascal, je pense qu’il faut que vous reconnaissiez que ce n’était pas normal. Qu’il y avait un ‘‘deux poids deux mesures’’, avec la table pas nettoyée, les cartes pas servies… Je vous mets un peu au pied du mur, mais si vous ne faites pas de concessions, on ne va pas avancer. »
Lui marque une pause, respire :
« C’est délicat, pour moi. C’est la mairie qui m’a donné votre lettre, j’ai été convoqué et tout… Pendant trois mois, j’ouvrais plus la boîte aux lettres. Je vous le dis très sincèrement, je comprends, je regrette. Surtout pour les enfants, je regrette infiniment que ça se soit passé comme ça. Parce que j’en ai pas dormi… Ma femme est Turque, ma belle-mère parle pas français, à chaque fois au restaurant c’est moi qui fais l’interprète. Je me suis mis à votre place, demandez à Mohamed !
Mohamed : Je le connais, toujours à filer un coup de main… »

Gamra reprend la parole.
« Je crois que ça nous a soulagées d’entendre l’histoire de votre côté…
Hanane : On voulait tellement l’oublier cette histoire, pour les enfants surtout…
Gamra : Vous, vous en dormiez pas, nous on en pleurait. On avait besoin d’explications. Maintenant on sait que c’est pas du racisme…
Anna, salariée du centre social qui organisait le voyage :
« C’est bien d’avoir pris cette initiative. Ça a permis de régler le problème.
François : On aurait dû prendre la bagnole pour la Courneuve direct ! Le courrier au maire, c’est très institutionnel, mais ça efface l’humain. On laisse pas parler son cœur…
Gamra : Je regrette presque toutes les démarches, que vous en ayez pas dormi. Mais grâce aux institutions on s’est senti soutenues, on nous a aidé à parler, à dépasser la honte. Parce que, je me sens Française, mais ce jour là je me suis sentie étrangère. Mais là on se sent respectées, écoutées. On comprend que vous êtes quelqu’un de bien. En plus il est beau, hein ! Comme quoi le dialogue c’est important.
Pascal : Allez : vous viendriez toutes boire un verre à la Croustille ? »
Elles se font prier. Mohamed insiste.

Au restau, on refait l’histoire, pour la centième fois peut-être. Les masques tombent, déjà, dans tous les sens du terme.

« Sur le latteccino, vous voulez un p’tit truc, un petit quelque chose qui fait bon ? »
 Allez ! »

Les recettes chocolat-caramel-oreo-chantilly-café arrivent.
« Oh… J’suis jalouse ça a l’air bon… »
On raconte les vacances au Maroc, la famille en Turquie « juste à côté de la frontière avec la Syrie - Magnifique par là-bas !  » Retour au Maroc et en Algérie, on revoit « les cascades, les plages… c’est beau - oui c’est beau… Ça se voit que vous êtes pas quelqu’un de mauvais. - Attendez j’enregistre pour ma femme ! - Pis le café est meilleur que celui de la gare… - On avait dit qu’on retournerait pas en voyage à Amiens, on va annuler cette décision. »

J’ai laissé la discussion là, quand tous envisageaient un partenariat entres associations, entre centres sociaux, quand Mohamed emmenait les « dames de la Courneuve » déjeuner au Marmara pour prolonger l’histoire.

On fait ce qu’on peut, à l’échelle de sa vie, de sa ville.
Mais c’est une parabole, bien sûr, cette histoire : voilà à quoi il nous faut œuvrer, pour notre pays. Que deux France ne se regardent plus en chien de faïence. Que la Courneuve et le centre-ville d’Amiens marchent main dans la main…