Les assistant(e)s d'éducation : essentiels, mais abandonnés

Par Pierre Joigneaux |

« Bonjour Fakir. Je vous écris pour vous faire part de mon expérience pour le moins très précaire… » Dans les couloirs, dans la cour, aux toilettes, à l’infirmerie, à l’entrée, à la sortie, en perm’, dès que les élèves quittent la salle de classe, les assistants d’éducation sont là, au four et au moulin. Des journées de fou. Une présence essentielle pour nos gosses, mais un métier ultra précaire. Car quand Charlotte, assistante dans un collège de la Marne, a eu un accident, elle a compris que personne ne s’occuperait d’elle…

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« Bonjour Fakir. Je vous écris pour vous faire part de mon expérience pour le moins très précaire. Je suis AED, soit assistante d’éducation dans un collège public de la Marne. Vous n’êtes pas sans savoir que ce contrat est déjà précaire à la base. Fin février, j’ai été victime d’un accident qui, aujourd’hui, m’empêche de marcher et implique une longue rééducation. Je ne marcherai pas avant des mois. Aujourd’hui, la sanction tombe : demi salaire, direct… » Clément, mon collègue à la com’, nous avait signalé ce témoignage reçu sur Facebook. Je me l’étais noté, dans un coin de mon cahier. Je l’avais ajouté à la pile immense des sujets d’articles potentiels, alors qu’on est sous l’eau, à la rédaction. Mais pendant que Louisa, aide à domicile à Aurec-sur-Loire, me racontait les métiers invisibles dont on ne parle jamais, je me rappelais de Charlotte…
Je me frotte les yeux, et je relis son message avant de la contacter. « Vous n’êtes pas sans savoir que ce contrat est déjà précaire à la base… » Pour être honnête, les assistants d’éducation, ça m’évoque des lointains souvenirs du collège, mais guère plus. Charlotte, du coup, sans plus attendre, entre dans le vif : « On ne me propose même pas la possibilité de survivre dignement, et pourtant, je suis sous contrat, engagée avec l’Éducation Nationale… »

Une honte, mais une honte légale.

Je rembobine : Charlotte est assistante d’éducation dans un collège public dans la Marne, à Fismes. Elle a eu un grave accident, le 24 février dernier. « Je me suis explosé la jambe. » Elle est tombée, elle s’est pété le ligament du genou droit. Elle ne peut plus marcher, déclare un arrêt à l’Éducation nationale, prévient sa CPE, le jour même. Résultat ? Quatre jours plus tard, elle reçoit un demi-salaire : 600 euros. Comment c’est possible ? Son salaire complet, que l’éducation nationale lui garantit le premier mois en cas d’arrêt « long », se retrouve être... celui de février. Autrement dit, ses quatre jours d’arrêt de fin février ont été considérés comme le « mois à salaire complet » dû par contrat. « Alors que j’ai, de base, trois jours de carence… J’ai donc eu un seul jour payé ‘‘à taux plein’’, alors qu’on nous parle d’un mois entier. ça fait peur. » Cerise sur le gâteau : dès le mois suivant, Charlotte perd l’intégralité de son salaire. Une honte qui n’a rien d’illégal : c’est bien ce qui est prévu dans la loi. Charlotte appelle sa cheffe, la conseillère principale d’éducation. « “Quand on est AED depuis moins de deux ans, c’est un seul mois avec un demi salaire, puis le mois suivant, plus rien”. Elle me dit ça tranquillement... C’est n’importe quoi, c’est fou. » Charlotte a donné sa vie pendant des mois à l’Éducation nationale, pour s’occuper de cent mômes du matin au soir, non-stop, pour à peine un SMIC. Et voilà le résultat. Et Charlotte ne peut même pas dire stop : « J’avais pensé à couper mon contrat, mais je ne peux pas. Il va jusqu’à fin août, si je le coupe, c’est considéré comme une démission, et je perds mes droits de chômage. » Charlotte n’est pas indemnisée, mais ne peut plus marcher, elle est bloquée. Scénario kafkaïen.

En colère.

Elle en a gros sur le cœur, et on la comprend. « Je suis en colère contre l’Éducation nationale, contre l’institution. On fait quarante-trois heures par semaine, on est toute la journée avec les gamins, c’est ultra éprouvant. Ils sont en pleine crise d’ado, on essaie de les éduquer comme on peut, d’être là pour eux. Et on a quoi en retour ? Rien. Des miettes, aucune reconnaissance, aucune sécurité derrière. Ils s’en foutent des contrats précaires, alors que sans nous, il n’y a rien qui tient ». Charlotte s’occupe de 112 élèves, toute la journée, pendant pratiquement dix heures de suite, avec une seule pause. « On arrive à 7h30 le matin et on enchaîne jusqu’à 16h45, parfois 17h30, avec seulement vingt-cinq minutes de pause, de 11h05 à 11h30 ». Et les tâches de l’assistant d’éducation ? « C’est nous que les enfants voient toute la journée : dans les couloirs, dans la cour, à l’entrée, à la sortie, dans les études quand ils n’ont pas cour, dans les toilettes, à l’infirmerie… Dès qu’ils ont le pied qui sort de la classe, en fait. On est un peu leur phare, aux élèves. C’est pas mérité, ce côté précaire ». Charlotte insiste : les AED sont loin d’être les seuls précaires de l’Éducation nationale. « Les employées de ménages et les dames de la cantine, elles se lèvent à des heures pas possible. Elles commencent à 4h30 le matin, pour faire le repas des élèves. Et elles sont là jusqu’à 15h30. Elles touchent un Smic… »

140 gamins à gérer, toute la journée.

Dans son collège, les AED sont seulement cinq pour 560 élèves. Et avec le départ de Charlotte, ils ne sont plus que quatre, 140 gamins, chacun, à gérer. Il faudrait recruter, mais dans de bonnes conditions. Une remplaçante est venue : elle a tenu deux jours. Pas étonnant que l’Éducation nationale galère à trouver preneur. Ensuite, deuxième priorité : une (mini) pause supplémentaire. « On aurait la pause de vingt-cinq minutes pour manger, et une deuxième de, allez, juste vingt minutes, pour souffler. Pour garder son calme, prendre des bonnes décisions, pour être efficace, pas faire d’erreur… » Il y a la rémunération, aussi, évidemment. « Quand je vois mes collègues qui s’occupent de centaines de gamins pour 1200 euros, et que je vois ma pote qui choisit la couleur des affiches au Burger King payée 4000 euros, il pourrait il y avoir un juste milieu. » Les métiers essentiels écrasés, ceux qui ne servent à rein surpayés. Drôle de monde… Enfin, dernière revendication : les protéger, par un meilleur contrat. « On pourrait disposer d’au moins quelques mois d’indemnisation en cas d’accident. Un demi-salaire qui tombe au bout de trois jours, je trouve ça abject, surtout pour des professions de services publics. Ce sont quand même les gens qui filent des coups de main dans la vie de tous les jours, qui tiennent le pays debout ».

Au-delà de l’Éducation nationale, depuis son accident, Charlotte est complètement livrée à elle-même. Ça s’est corsé financièrement, dès l’ambulance. Elle a dû raquer : 600 balles pour le transport. « Personne n’a voulu la rembourser. » Et pourtant, Charlotte souscrit à une mutuelle : Ociane assurance. « Je paye cinquante balles par mois. Je les ai appelés pour leur dire que je me suis blessée. Ils m’ont juste annoncé ce dont j’aurais pu bénéficier : une prise en charge complète, si je payais plus. Fallait prendre l’assurance à sept euros de plus par mois, madame. Bah non, votre accident n’est pas pris en charge, mais par contre j’entends des enfants derrière vous, est-ce qu’ils sont assurés ? On a plusieurs offres… » La colère monte. « C’est des véreux. »

750 euros, rien qu’au moment de l’accident.

Abandonnée par l’Éducation nationale, par sa mutuelle, Charlotte va l’être également par... la Sécurité sociale. « Je me suis explosé la jambe, mais la Sécurité sociale, ce n’est pas leur problème. » En plus de l’ambulance, Charlotte a dû acheter des béquilles, des attelles, sans parler des médicaments et des rendez-vous médecins, radios et kinés à plusieurs kilomètres de son village. « J’ai avancé 250 euros à la pharmacie, ils m’ont remboursé 100 euros. Avec l’ambulance, j’ai sorti 750 euros, rien qu’au moment de l’accident. Et je te parle même pas des frais médicaux après… » Charlotte vit dans un petit bled de la Marne, Grand-Hameau, près de Romain, quarante habitants. Tout se trouve à Fismes, là où elle bosse, à plusieurs kilomètres : le médecin, le kiné, les courses, etc. Sans même parler des radios, à l’hôpital de Reims, encore plus loin. Elle ne peut plus poser son pied par terre, zéro transport. Comment faire ? « Mon petit frère fait le taxi. Mais il y a plein de gens qui se blessent qui n’ont pas de petit frère à disposition. Comment ils font ? » de l’éloignement des services publics pour les habitants des espaces ruraux… Charlotte soupire. « Il faudrait plus de gens pour faire ce que vous faites, à Fakir : parler des vrais gens. Sortir un peu du 11e arrondissement de Paris ou de Lyon, et mettre en évidence notre précarité. S’affranchir des idées reçues sur nous, les combattre, casser les mythes qu’on nous met dans la tronche, la haine du pauvre. Dans mon coin, dans mon village, c’est RN. »